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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Léon Basile GUERDAN

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Livre numéro 321
Léon Basile GUERDAN --- Cliquer pour agrandir Un ami oriental de Barrès. Tigrane Yergate, 1870-1899
 
Titre : Un ami oriental de Barrès. Tigrane Yergate, 1870-1899 / auteur(s) : Léon Basile GUERDAN - Préface de Charles Maurras
Editeur : Plon
Année : 1936
Imprimeur/Fabricant : Typ. Plon, Paris
Description : In-16, XVIII-285 p., portrait h. t
Collection :
Notes :
Autres auteurs :
Sujets : Personnalités arméniennes -- Tigrane Yergate (1870-1899) -- XIXe siècle
ISBN :
Bibliothèques : Consultable à la Bibliothèque de la Cathédrale apostolique arménienne, Paris
Catalogué à la Bibliothèque Nationale de France
Prix :

Commentaire :

Préface de Charles Maurras

Où donc M. Guerdan a-t-il déniché ce dossier tout intime, plus qu'intime peut-être, sur la plus aventureuse et la plus chimérique des figures humaines? Dossier de famille et d'affaires ; dossier de strictes confessions personnelles, dossier d'affection, d'amitié et d'amour et qui suggère sur Tigrane, sur « Mon ami Tigrane », des réflexions que nul n'attendait. Oui, l'attente était nulle ; mais le vœu, le désir existaient chez tous ceux qui ont lu le Voyage de Sparte et se sont arrêtés, un peu curieux, un peu perplexes, au chapitre de l'Arménien cosmopolite, de l'Arménien conspirateur et révolutionnaire...
Tous les barrésiens, ceux de mon âge autant que les nouveaux, furent disposés à demander à Barrès s'il n'y avait pas une suite... Cette suite impossible, la voici venue : que M. Guerdan soit béni ! Le Seul tort de l'heureux éditeur de ce Mémorial sur le « jeune éphémère » est de s'être adressé à moi pour les lignes d'introduction. Que dirai-je qui ne soit dans Barrès ou que M. Guerdan, conduit par ce maître, n'ait parfaitement vu et dit !
« Tigrane, mon ami, ne pourriez-vous m'offrir un trône en Asie? » Ainsi parlait, riait, songeait et souriait encore Maurice Barrès. L'Asie, en y comprenant l'Égypte, et Venise, et Tolède l'avait de bonne heure obsédé.
...Que le mystérieux et profond continent fût un peu fait pour lui, on n'en doute plus maintenant que l'on voit que l'auteur du Jardin sur l'Oronte est bien le plus parfait, le plus exact, le plus vivant des Orientalistes français. La couleur, la lumière, l'esprit, l'accent de ce Rivage élu n’a jamais défailli chez lui, il les avait sentis et connus dès la petite enfance. Où l'avait-il appris? De maître, il n'en eut point. L'Orient de ses prédécesseurs immédiats tenait du bazar.
Vénérable berceau du monde, où l'aigle d'or,
Le soleil, du milieu des roses éternelles...

Et, non plus que Leconte de l'Isle et ses Parnassiens, ni Loti, ni Heredia, ni Flaubert, ni même Renan, n'auraient pu être de bons guides. Ou, si l'on met Barrès aux prises avec Fromentin, Lamartine et Chateaubriand, ni les deux grands visionnaires, ni l'exquis notateur attentif, amoureux, ne sont de force à faire oublier, ni même pâlir, leur jeune écolier : on s'y trouve, avec lui, au vif et au fort de ses rêves. Dès le premier de ses opuscules, ses images du Sérapéum d'Alexandrie pourraient être données pour des témoignages de poètes échappés à la fameuse bagarre, comme les messagers de la tragédie : il a vu les ermites dissiper les trésors d'Athéna, à peu près comme, un quart de siècle plus tard, son Levant devait nous apporter sa vision, sa vision oculaire, de l'Allemagne installée en maîtresse dans l'Orient latin, pour en déposséder simultanément deux groupes de races : les indigènes et les Francs.
Il y eut chez Barrès, du Croisé et du pèlerin, mais son vagabondage oriental ne s'arrêtait ni au Saint-Sépulcre ni au Liban, il lui fallait suivre Marco Polo, Tavernier, le Père Huc, et les distancer encore par l'imagination, la fantaisie, le songe. La jeune Astiné Aravian (du Roman de l'énergie nationale) vient de plus loin que le Japon et l'Océanie de Loti. Mais quels myrtes d'Athènes, quelles roses de Constantza le fixèrent pour de longues années de son âge mûr, comme à la marge et à la margelle des mers classiques, le jour où lui apparut la brune Noailles, son lyrisme fumant et son égotisme mystérieux. Cette station presque immobile ne finit guère qu'avec lui, mais sans préjudice réel pour Mme de Nesle, Mlle Claire Pichon-Picard, Colette Baudoche elle-même, car, si le poète émigrait, le moraliste était fidèle. Lorsque Barrès se figurait que les trois petites Françaises avaient épuisé leur parfum, il s'apercevait qu'elles n'avaient pas livré toutes les merveilles de leur secret. Son goût inné pour l'âme des « étranges pays » lui inspirait donc un scrupule : il protestait contre lui-même, sans disposer des moyens de se renoncer. Je l'entends encore relire avec ravissement quelques petits quatrains de poètes persans et, le jour que je lui parlai de la rencontre d'un prêtre arménien sur un paquebot : « En vérité, » dit-il, et ses yeux de velours roulaient une flamme ironique, « il s'appelait Prêtre Épiphane, me dites-vous! que vous a-t-il conté? »
J'eus quelque mal à faire entendre soit le défaut de ma mémoire, soit le peu d'intérêt de la conversation.
Tigrane, ii est bien vrai, développait un type humain du caractère et de l'accent dont Barrès eut la nostalgie évidente. M. Guerdan a parfaitement marqué ce point central. Avant d'y venir je dois dire que je n'ai pu, quant à moi, me défendre, du charme inhérent à toute une poussière de souvenirs où les hommes de ma génération verront, comme moi, danser bien des atomes familiers. La courte existence de ce jeune déraciné avait pris contact avec un grand nombre de choses et de gens dont le défilé n'a pas quitté notre horizon. Voici le nom de Jacques-Émile Blanche, à propos du fameux, de l'étonnant portrait du jeune Barrès, qui fit tant courir, jaser, disputer : vers 1888 ou 1889, je suppose. Et le nom de lady Helen Vincent fait songer au portrait de la future lady d'Abernon, trônant sur une cathèdre auréolée d'un vitrail archaïque, au Salon d'une année, si vieille, si vieille, qu'il y a pudeur à vouloir se la rappeler. Et voilà la Nouvelle Revue de Madame Juliette Adam, la Revue Internationale de Madame de Rute, le cours de philosophie positive de M. Pierre Laffite et, à peine un peu plus tard (en 1897) la guerre turco-grecque, et les massacres d'Arménie, les oraisons tonnantes de Jaurès, de M. de Pressensé, de Denys Cochin, contre les prudences de M. Hanotaux. Voici les discussions dont vibraient tous les temples de nos jeunesses, rédactions, salons, cafés, salles de cours. Plusieurs émigrés nous faisaient leurs confidences. Je peux transcrire sans étonnement, comme si je les retrouvais dans un coin de ma mémoire, apprises par cœur autrefois, ces phrases d'espoir et de désespoir, lancées par Tigrane quand il fut devenu l'apôtre de sa race et de sa nation : « C'est au milieu des flots de sang, des coups de feu, c'est après vingt défaites écrasantes suivies d'une, deux, trois victoires soudaines que se sont formées, depuis cent ans, la République des États-Unis, les quinze Républiques de l'Amérique du Sud, la Grèce, la Roumanie, la Serbie, l'Italie, la Bul garie... » Tel était le ton de ces jeunes nationalistes du Centre et du Sud européens. A les entendre, à les suivre, à les précéder, Tigrane s'était fait leur frère paroxyste. Au nom de l'esprit des Croisades, il proposa tranquillement à Barrès la destinée de lord Byron : apparaître à quelqu'une des portes de l'Arménie, essuyer le coup de feu du Turc, électriser les autochtones et mourir en héros. Barrès s'excusait et remerciait. Mais Tigrane, mal consolé, regrettait que notre défaite de 1870 nous eût fait quitter l'idéaliste Don Quichotte pour le réaliste Sancho.
Mais ce Tigrane incandescent est celui qui ne se dessine qu'au terme de son évolution : il n'en est pas moins parti d'une espèce de zéro-glace, ou plutôt de la plus parfaite indétermination entre les facteurs discordants qui avaient agi sur son éducation. C'est ici que nous rejoignons les précieuses analyses de M. Guerdan.
L'Arménie? Sans doute. Mais Tigrane ne tient à elle que par le sang et par quelques provinces, faibles, étroites, de sa pensée. Du pays, de la race il ignore à peu près tout. Ce sont les livres qui l'ont instruit. Encore n'a-t-il pu les consulter tous. Il sait mal, ou peu, ou point, la vieille langue ; il n'a pas été bercé, comme d'autres, des contes de nourrice et des chansons d'aïeules : tant d'éléments naturels vont lui faire défaut que, de son propre aveu, il n'a pas trouvé, tout fait ni tout formé en lui, ce qui aurait été le point fixe de l'âme. Il approchait de la trentaine quand l'étude, la réflexion, d'autres artifices peut-être définirent la certitude de sa vie; encore sa liberté d'esprit n'en était-elle point embarrassée ! Il écrivait avec une intelligence aiguë : « Je ne puis m'empêcher de songer qu'obéir à un maître imbécile, dont on se sent le supérieur, vaut mieux qu'une révolution totale à Constantinople. »
Cela est d'autant plus vrai pour lui que jamais, dit-il, l'idée de patrie ne lui fut énoncée de façon tellement précise, et puissante qu'elle sût diriger plus tard dans un sens unique sa pensée et ses actes. Le « sens unique » lui manquait.
D'abord, face au Turc et à l'Islam, que trouve-t-on en Orient? Le christianisme. Tigrane n'était chrétien ni de cœur, ni d'esprit. Il n'était pas même déiste. S'il désirait voir sa race affirmer sa personnalité, il s'obligeait lui-même à des manières d'excuses en songeant qu'il devait inoculer aux siens certaines haines : non qu'elles l'offusquassent en elles-mêmes, mais parce qu'il s'inquiétait de voir la religion venir s'en mêler. Il en était donc à se demander de temps à autre ce qu'il était et d'où il venait véritablement. S'il était joyeux de sentir vivre en lui tels instincts violents, c'est qu'il se flattait d'y reconnaître sa nature, la vraie, celle qu'il cherchait tant et qui semblait se dérober sans cesse à l'intime rayon ! Le pauvre scrutateur ne pouvait se résoudre à mettre en doute qu'elle existât. Nous n'hésitons pas à le faire.
Était-il un? Était-il double ou triple? Il était cependant, et même avec force. Mort avant trente ans, le jeune Tigrane a passé le plus clair de sa vie à se défendre, énergiquement, ingénieusement, contre la maladie et contre la pauvreté : cette triste pauvreté qui lui est personnelle, et la pauvreté plus triste encore des siens. Ses besoins et parfois ses demandes directes, qui ne sont pas toujours très délicates et qu'il embrouille de longues affectations et de comédies perpétuelles, plongent sa mère, sa vaine et frivole mère, dans une angoisse morne, qui va au désespoir. Ses frères ont leur lot de soucis, d'impatiences. Mais lui-même est si misérable ! Cet amour-propre, ce troisième ennemi contre lequel a combattu ou s'est débattu tout ce qu'il avait d'intime vigueur ! Ce corps chétif, que Barrès appelait fragile morceau d'ambre, ne pouvant fournir à Tigrane qu'un appui extrêmement faible et qu'un médiocre instrument de travail ! Hanté, semble-t-il, par tous les érotismes de la littérature et de la poésie, l'amour physique le laissait mourant et gémissant. Son goût furieux de l'étude ne l'épuisait pas moins : deux ou trois cultures, deux ou trois styles, deux ou trois goûts se disputaient le vrai de son âme. Paris, certes, l'avait fixé. Il ne rentra jamais à Constantinople que malgré lui. Néanmoins Paris ne cessait de lui poser d'insolubles problèmes : que de complexités et presque de contradictions, pour cette chair inquiète et, cet esprit troublé !
On ne saurait se faire la juste idée de son dépaysement parmi nous d'après les menus changements quo la vie de Paris peut introduire dans l'être intellectuel et moral d'un de ces jeunes provinciaux que Barrès a décrits. L'esprit de nos origines peut heurter à Paris sur quelques points de contraste assez vifs. Mais les deux esprits convergent pour l'ensemble. Les caractères communs sont plus fréquents, de beaucoup, que les éléments qui distordent, dans la tête et le cœur d'un Français de l'Ouest et d'un Français de l'Est, d'un Méridional, fût-il Basque, et d'un Septentrional, fût-il Flamand. La religion, les mœurs, une vaste organisation unitaire, mainte autre communication de tout ordre ont créé des directions analogues et concordantes à toutes les profondeurs variantes des races que le latin vulgaire ou le latin d'église avaient déjà pétries et assimilées avant que la langue française n'imposât une primauté souveraine. Paris est le rond-point où nous combiner sans nous fondre et nous régler sans nous amalgamer. L'allogène que nous y coudoyons, soit-il juif, soit-il étranger venu du dehors, sert encore à nous mieux reconnaître, sentir, éprouver. Comment Tigrane en eût-il usé ainsi de Paris?
Il se plaignait, il s'irritait qu'une grande âme directrice, accompagnée d'un certain nombre de petites âmes, gravitant comme autant de lunes ou de lunules secrètes, ne pût pas donner l'impulsion et le tour régulier au chœur boiteux de sa vie et de ses pensées. Les tendances spirituelles qui le déchiraient correspondaient à autant de civilisations complètes, égales entre elles, qui le tiraient pour ainsi dire, à hue et à dia. Ataxie chronique et totale ! Incoordination des sentiments et des mouvements ! Il en était rendu étranger à son propre cœur.
Ah ! par le douloureux spectacle que se donne Tigrane et qu'il nous donne aussi, sachons comprendre l'avantage moral, séculaire et millénaire, de la vieille patrie que des guerriers envahisseurs n'ont pas dépecée, que des envahisseurs pacifiques n'ont pas empoisonnée ni dénaturée. Être d'un pays, et d'un seul pays ! D'un pays qui tienne assez, depuis assez longtemps, pour que ses composés puissent allier une homogénéité suffisante à la forte variété, de sorte que la direction inconsciente venue des pères morts, l'éducation donnée par les vivants, l'analyse personnelle des legs moraux puissent jouer ensemble sans provoquer, à l'état normal, l'écartèlement secret d'un Tigrane, tel que lui-même le décrit avec un pénible mélange de complaisance et de terreur sincère. Le malheureux n'est sûr ni de sa pensée, ni de sa volonté. Son développement peut être indéfini : mais en tout sens. Son talent même, talent réel, d'écrivain et d'analyste lucide, pourrait l'aider à devenir à peu près n'importe quoi. Ne va-t-il pas finir par se demander un jour s'il ne prendra pas le parti de faire « un mauvais coup?»
C'est lui qui le confesse. Barrès s'est-il douté que son Oriental, autrement déraciné que les Sept Lorrains de son livre et dont l'un fut guillotiné, recelait comme eux la confirmation vivante de la partie la plus tragique de sa thèse chérie? Mais Barris qui devinait tout, devait bien avoir vu cela.
Décérébré et dissocié lui aussi, mais à fond, comment Tigrane parvint-il au degré d'unité spirituelle qui marqua ses dernières années? Ou, s'il ne se trouva point, comment réussit-il à mettre en valeur une partie appréciable de son être? — L'amour? Cela n'est pas sensible, rien ne permet de l'affirmer. M. Guerdan a mis la main sur quelques lettres, assez émouvantes, d'une Polonaise pleine de charme, et fort éprise de Tigrane, qu'il aimait peut-être assez mal, s'il l'aima jamais, lui : leur union, qu'elle désirait, eût, semble-t-il, mis fin aux énormes difficultés matérielles contre lesquelles il s'est irrité jusqu'à la fin. Mais ce conte d'amour ou de demi-amour est resté en l'air. M. Guerdan n'a pu en découvrir la fin... Rupture? Oubli? On ne sait pas. La Polonaise est-elle morte? Rien ne transpire du mystère. Intellectuel avant tout, Tigrane a dû administrer tout de travers une aventure où il eut charge d'une autre âme et d'un autre corps que les siens ! On peut être certain que ce n'est point par là que l'équilibre lui fut rendu.
On a vu qu'il ne manquait pas d'énergie... Peut-être un conseil de Barrès? Faites-vous fanatique, avait dit à peu près son « Lazare le ressuscité ». Tigrane put apprendre de Barrès à se sauver ou du moins à sauver son esprit, en l'exerçant, en l'entraînant, aux périls de la mer, aux hasards aventureux de l'activité. De l'activité politique, de l'activité nationale.
Il ne nous appartient pas de juger la valeur de SOS vues sur son pays et sur sa race; l'avant-dernier chapitre de M. Guerdan donne toutes les informations désirées des esprits curieux.
On s'intéresse surtout à la personne de Tigrane. Son essor final offre pour nous un double intérêt.
Tigrane s'est mis à agir, il s'est jeté à l'eau pour apprendre à nager. Mais nul n'agit longtemps sans règle ni méthode. Le très conscient Arménien ne pouvait s'en passer. Il faut laisser aux imbéciles l'idée que l'action ne soit menée que par la passion et doive ou même puisse échapper utilement aux commandements de l'esprit : l'esprit puissant la rend puissante ; s'il est débile, elle manque de force, elle aussi : Il ne lui est pas permis d'être trop divergente. Ce qui devait arriver arriva donc.
Les nécessités de l'action obligèrent Tigrane à opter dans les conflits intellectuels et moraux que lui composaient ses différentes manières d'être cultivé et civilisé. Et, l'évidence vue, l'obligation subie, que choisit-il? Formé par la France, par ce que les Français ont de plus français, par les vers do Racine, la prose de Barrès, l'Arménien Tigrane se prononça, en même temps, pour ce qui était la même chose au fond : l'hellénisme le plus attique. Dans sa dure agonie, ses dernières paroles furent :
Athènes! Athènes! France! France!
Barrès avait pressenti cette conclusion. Un jour il avait dit en souriant au nationaliste arménien :
— Mais vous vous faites Grec ! Mais vous devenez Grec!
Non, cher Barrès ! non, grand poète distrait ! Car Tigrane devenait homme, pour la plus grande gloire et le meilleur service de l'Arménie.
Non, car la Grèce avec la France font la suite du genre humain.
CHARLES MAURRAS.


INTRODUCTION
Quelle plus belle introduction à une étude consacrée à celui que Maurice Barrès devait immortaliser dans un des chapitres les plus lyriques du Voyage de Sparte que cette page peu connue qu'inspira à l'auteur du Journal de Bérénice la mort du jeune poète et patriote arménien?
« Pourquoi suis-je si souvent allé près des blanches stèles des morts, dans le musée de Patissia, ou parmi les asphodèles du Céramique? J'y pouvais bien prendre un plaisir direct durant quelques minutes ; mais, dans mes longues visites, je me rappelais quelle action eurent sur mon ami le plus cher, sur le jeune Garabed-Bey (1), ces monuments funéraires de l'Athènes antique, où le défunt nous apparaît assis devant son tombeau et qui prend congé de ses amis sans montrer, ce semble, plus d'angoisse ni d'abattement que ne fait un fruit qui se détache ou le soleil quand il se couche.
« Ce jeune Oriental, Garabed, l'être le plus rare qu'il m'ait été donné de rencontrer et qui faisait avec tout de la poésie, avait, plusieurs années, étudié auprès des plus doctes casuistes musulmans. Sous les poivriers d'Athènes, il trouva la science, l'art, la philosophie et les mœurs de l'Occident. Avec quelle ardeur il aima cette grande école de dignité qu'est l'hellénisme ! Dans les cimetières de Constantinople, dans ces champs de ronce plantés d'innombrables pierres que couronne un turban, il ne pouvait pas se perdre en agréables rêveries, comme nous ferions, nous autres voyageurs désintéressés. Il les abordait, disant : « Point de figures, point de statues ! Le cerveau turc est totalement possédé par un dogme où se confondent la religion et le gouvernement. Dès son jeune âge le croyant affirme, déduit, obéit. L'idée qu'il a une valeur d'individu ne l'émeut jamais. Devant l'immensité de son Créateur il est de la poussière qui redevient poussière ; devant l'omnipotence du sultan qui le nourrit, il est un fonctionnaire qu'on remplace. Sa raison est esclave dans le domaine moral comme l'est son corps dans le domaine politique, et la corde dont il ceignit avec orgueil son front rasé apparaît sous les cyprès séculaires comme l'emblème dernier de la servitude. »
« Au Céramique d'Athènes, Garabed-Bey trouva les symboles de marbre où il satisfit son dégoût des conceptions familières aux masses barbares et son enthousiasme pour notre lente accumulation de notions positives. Je me permettais de le contredire, parce que, nous autres, l'Orient, le mystérieux Orient, nous excite. Mon dilettantisme était bien grossier auprès de ses hautes aspirations. Comment n'ai-je pas mieux vu que, dans la pire détresse, il se mettait à l'école de ces marbres fortifiants ! Son imagination hantée par des supplices dans lesquels étaient morts plusieurs mil- liers d'hommes, de femmes et d'enfants de sa race, aimait à se prémunir contre un destin atroce en méditant la dignité, le calme souverain de ces séparations.
« En passant de Constantinople à la discipline athénienne, Garabed-Bey accepta tout ce que la destinée de sa race, à laquelle il s'associait étroitement, pouvait lui ménager. Pour ce frêle héros, qui voyait la vie à travers une pluie de sang, et qui s'offrait en martyr à sa nation et à la gloire, elle était vivante la parole de Thésée à Antigone et à Ismène. « Jeunes filles, cessez vos pleurs ; on ne « doit pas pleurer ceux dont la mort a été un bien« fait public : ce serait offenser les dieux. » Il espérait bien demeurer dans l'histoire de sa nation comme ces jeunes morts héroïsés. Il est mort en décembre 1899, à l'âge de vingt-neuf ans, dans l'île des Princes, sur la mer de Marmara, épuisé de longues souffrances par la plus dure maladie et sans bénéfice public. »
Le drame de Tigrane fut d'appartenir à un peuple assujetti à un autre, de naître dans une ville cosmopolite, de subir des influences diverses de race, de civilisation et de milieux et de n'avoir pu jamais, par conséquent, dégager sa personnalité intégrale. Est-il Arménien, Turc, Hellène, Français ou Byzantin? I1 ne le saura jamais. Quelle fut sa véritable langue maternelle? Le grec, appris au berceau, l'arménien, langue des ancêtres, le turc qu'on parle chez lui, ou le français, dans lequel il pensera et écrira? Ce fut à cette étrange destinée, plus encore qu'à sa mort prématurée — n'est-il pas de la race des enfants prodiges? — qu'il devra de ne pouvoir donner sa totale mesure. A sa place, un jeune Français, né et vivant en France, subissant les étroites disciplines d'une seule civilisation d'une seule culture of. Possédant cette exceptionnelle sensibilité, cette faculté de faire avec « tout de la poésie », cette passion de l'étude et cette perpétuelle ardeur à se perfectionner qui caractérise Tigrane, aurait laissé un nom immortel à la postérité. Si, de tout ce qui subsiste de l'œuvre publiée et inédite de Tigrane — contes, nouvelles, essais historiques, discours politiques, correspondance et journal intime — dont nous donnerons d'amples extraits, il ne se dégage pas cette impression de force qui bouleverse et fait crier au miracle, il s'en exhale, cependant, un arome où les senteurs lourdes et mystérieuses de l'Orient sont tamisées par la brise .délicate qui souffle sur l'Attique et l'Ile-de-France, et qu'on ne peut respirer sans un frisson d'amour.
Arméniens, ses frères, qui conservez le souvenir des services rendus par Tigrane à votre commune cause, Français que Barrès séduira toujours. jusque dans ses amitiés, puissiez-vous tous, après avoir lu ce volume dicté par la piété et la tendresse, conserver dans vos cœurs une place modeste à la mémoire du jeune éphémère qui, telle une comète, déchira le ciel d'Orient d'une lumière éclatante pour disparaître aussitôt dans les profondeurs de la Propondite.


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