|
Ce texte d'Elizabeth Roy, pour l'ACAM, est paru dans le numéro 43 du Bulletin de l'ACAM, Janvier-Mars 2000 (traduction Jean-Pierre Hatchikian).
Les deux Arméniens de Madras, un conte indien moderne
Les deux seuls Arméniens vivant encore à Chennai (anciennement Madras, en Inde) sont les gardiens d'une église construite en 1772.
Le quartier George Town de Madras donne le spectacle d'un désordre indescriptible même en plein soleil. Une expérience unique au monde : la circulation automobile à travers les rues à sens unique à la recherche d'une Rue des Arméniens, surtout quand vous savez qu'il n'y a plus aucun Arménien dans la ville. Surprise: vous montez de 2 mètres au-dessus de la voie pour vous retrouver toute petite contre la porte massive en teck de Birmanie de l'église arménienne (note du traducteur : le nom de la rue en langue tamoule est devenu "ARAMANAIKARATHERU", au coin de N.S.C. Bose Road et de Coral Merchant Street).
Et alors, pendant que vous vous tenez là, la clameur de George Town s'efface, et le silence vous enveloppe lentement. Vous êtes près de l'église, un édifice construit en 1772, relativement bas avec un clocher modeste et des dômes aplatis, mais des colonnes magnifiques.
L'autel est sans prétention mais brille des couleurs profondes du rouge et de I'or. Les quatre colonnes au pied de l'autel portent 20 médaillons ovales dépeignant la vie du Christ - peints par les artistes Arméniens ayant vécu à Madras pendant les années 1700. Au-dessus se trouve une icône de l'Assomption de la Vierge Marie. Comme les autres églises de son genre, l'église arménienne de la Sainte Vierge a du être dotée d'une riche iconostase. Aujourd'hui quelques-unes ornent encore l'autel, sous le clignotement de belles et très vieilles lampes à huile.
La nef elle-même est étroite et longue avec ses rangées d'élégants sièges cannés. Les murs épais blanchis à la chaux sont nus.
A une extrémité de la nef se trouve un mémorial de pierre au plus remarquable des Arméniens de Madras, Khojah Petrus Woskan, établi en 1723. Son monopole sur les importations lui apporta une immense richesse, dont il avait l'habitude de faire bénéficier les établissements religieux de la ville. II fit construira le pont de Marmalong, sur le fleuve d'Adayar, pour que les gens puissent se rendre sur le Mont Saint-Thomas.
Khojah Petrus perdit tous ses biens quand les Français prirent Madras en 1746. Dupleix offrit de lui restituer ses biens s'il acceptait la protection française. Petrus lui répondit que " La tradition arménienne lui commandait de rester fidèle à ses bienfaiteurs, les Anglais, sur le territoire desquels il avait acquis sa richesse. Quant à ses propriétés, les Français y étaient bienvenus, mais il serait préférable de tout vendre et d'en distribuer le montent eux pauvres; après tout, le Trésor français, si renommé, ne pouvait pas en être au point d'avoir besoin de son or pour combler ses déficits ".
La première église arménienne à Madras, en bois, fut construite vers 1688 quand la Compagnie des Indes Orientales octroya à la communauté arménienne un traitement égal à celui des Européens. Elle fut reconstruite en 1712 avant d'être démolie par les Français. Avant même que la poussière soit complètement retombée, l'Arménien Agah Shameer Soothanoomian lançait la reconstruction de l'église, sur un terrain où se trouvaient la chapelle de sa famille et le cimetière arménien. L'église, construite dans la tradition arménienne, élégante et robuste, fut consacrée en 1772. Personne depuis n'osa s'y attaquer de nouveau.
Les six cloches, dont deux ont été coulées à Londres en 1754, sont logées dans un beffroi séparé, et sonnent chaque jour à 9 heures du matin, quand l'église est ouverte et que les cierges s'allument.
Gardiens du souvenir
Vers 1950 un conflit agita la communauté arménienne, avec comme résultat la nomination par le tribunal de Madras de King et Partridge, une firme locale, comme administrateurs de la propriété. L'Association arménienne de l'Inde, siège social à Calcutta, fit appel et au bout d'un an, le Tribunal de Madras restitua la gestion à l'association arménienne, nommée administrateur en 1963.
M. Grégory, un Arménien de Madras, lui fit suite en tant que gardien. A sa retraite (il continue de vivre sur les lieux, un grand vieillard de 86 ans), Michaël Stephan, un jeune Arménien fut invité par l'association à descendre de Bangalore pour lui succéder en 1995.
Ensemble ils ont fait du cimetière un havre de paix, recevant des visiteurs étranges, canards en vadrouille ou chiens amicaux. En se promenant parmi les vieilles tombes et les anciens monuments on est frappé par le mémorial (re)construit de Frère Haruthian Shamavonian, surmonté d'un ornement de 200 kilogrammes de tuf, sculpté et envoyé d'Arménie. Le Frère Haruthian, une figure de la communauté arménienne est connu pour avoir imprimé et édité à Madras le premier journal arménien au monde, en 1794.
Tous les quatre ans, les bâtiments sont repeints, et toute réparation nécessaire par ailleurs est réalisée immédiatement. Mais la lutte contre la salinité et le poussier du port est de tous les instants. Heureusement, deux locataires occupent le terrain près de la route - l'un d'eux est le magasin de papeterie le plus ancien de George Town, installé depuis 96 ans - et le loyer payé et le revenu de quelques capitaux suffisent amplement.
Avec seulement deux Arméniens à Chennai (Madras), des services religieux ne sont assurés dans l'église que deux fois par an, quand des prêtres arméniens viennent de Calcutta avec un choeur, un orgue et même une vingtaine de fidèles, pour maintenir une église vivante.
Récemment le gouvernement a déclaré l'église "patrimoine national", et l'Association arménienne en a la garde. Avec l'ouverture du commerce et le développement économique, qui sait, peut-être des Arméniens reviendront-ils renouer les fils de l'histoire. Comme je quittai les lieux, je parcourus la Rue des Arméniens du regard pour voir si je ne pouvais pas y trouver trace des 46 maisons ayant appartenu à Khojah Petrus Woskan.
Elizabeth Roy, pour l'ACAM
|