D'Angora à Lausanne — les étapes d'une déchéance : C'est ainsi que s'intitule ce texte limpide et d'une rare acuité. Il aurait été rédigé au lendemain du traité de Lausanne par quatre mains en la personne de deux orientalistes français "renseignés et clairvoyants". A cette époque, il n'y avait pas de cabinet d'études stratégiques, ni de think tank, cela ne les empêcha pas de passer au peigne fin, avec force minutie et documentation, les coulisses des relations ambiguës franco-turques au lendemain de la Grande guerre qui se développent dans le cadre des accords d'Ankara. Le tout couronné par un style des plus condescendants, cher aux représentants de la patrie des droits de l'Homme en charge d'une mission civilisatrice.
Avec une franchise et une rare précision, les auteurs décryptent la genèse, les défauts ainsi que les conséquences du traité de Lausanne signé au mépris des droits des nations chrétiennes martyrisées par le régime jeune-turc de l'empire ottoman. Par ailleurs, les auteurs pointent du doigt les actions menées en sous-main par la presse et les services de renseignements turcs à l'encontre de l'administration mandataire française, notamment via la désinformation et la propagande anti-française exercée auprès des populations autochtones
L'arrogance de la France
Tandis que l'Allemagne à genoux est tenue à l'œil par les alliés de l'entente, l'Asie Mineure est en proie à l'appétit sanguinaire des kémalistes. On est loin du traité de Sèvres signé le 10 août 1920. Lequel réduisait le territoire turc à une maigre portion de 120 000 km carrés au profit de l'émergence d'une Arménie indépendante, d'un Kurdistan autonome, de l'ouest anatolien et d'une Thrace orientale grecque, etc. C'est donc une France victorieuse et impérialiste qui investit la Cilicie et exerce son mandat sur la Syrie et le Liban conformément aux accords de 1916. Un partage de la « conquête turque » qui ne va pas sans friction. En effet, alléchés par une chimérique retombée économique que signifierait la gestion des résidus de l'empire ottoman, la mainmise des alliés (et rivaux) de la France sur la Turquie portera un coup fatal à la lucidité des diplomates français envoyés à Ankara pour négocier le sort des territoires contestés. Cinq ans à peine après la défaite ottomane, les Turcs ont eu le temps de se réorganiser et se sont renforcés grâce à leur habilité à tirer profit des rivalités internes aux alliés. Le pouvoir encore chancelant d'Ankara saura manier le langage de la ruse et de l'hypocrisie, de quoi investir la Cilicie, de trafiquer les statistiques des populations autochtones de la région, ou encore de décider comme bon leur semble du tracé des frontières avec la Syrie...
La rage au cœur, les auteurs décrivent quelles ont été les concessions, et autres humiliations subies par les Français (diplomates et ressortissants) en Anatolie et en Cilicie. Que ce soit l'abolition des capitulations, le traitement subi par les établissements scolaires français présents en Turquie, la liste des vexations est longue. Ainsi, l'envoyé du président Aristide Briand, Henry Franklin Bouillon, est pointé du doigt pour son incompétence et sa désinvolture face à une diplomatie kémaliste dirigée par Yousef Kemal, un des principaux bras droit jeune-turc de Moustapha Kemal fermement décidé à lui faire avaler plus d'une couleuvre.
Par ailleurs, les auteurs détaillent avec une perspicacité et une clarté intelligible ce processus ou plutôt, cet inexorable recul dont fait preuve une France arrogante sur le plan idéologique mais décadente sur le terrain. Car non contente de se plier aux exigences turques — à l'époque militairement faibles - la fille aînée de l'Eglise se soumet aveuglément à des impératifs de politique politicienne, violant l'engagement solennel pris à l'encontre des chrétiens, abandonnant ses alliés, encombrantes nations martyrisées de l'empire ottoman (Arméniens, Assyro-Chaldéens, Grecs pontiques...).
Si cette étude a le mérite d'être didactique, c'est la remarquable érudition des auteurs, leur connaissance rigoureuse de chaque dossier (que ce soit les aspects économique, politique, mais aussi psychologique des Turcs, ainsi que leur vision de la laïcité à l'époque...) qui font tout l'intérêt de livre. Un texte qui peut se lire également comme une sorte de plaidoyer pour une nouvelle politique française en Orient, qui n'aura en définitive jamais pu se concrétiser.
Tigrane Yégavian, France-Arménie, numéro 359, du 1er au 15 avril 2010