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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Missak KHRALIAN

L'auteur

 
Missak Khralian est né au début du XXe siècle à Til, en Arménie, dans une région située aujourd'hui en Turquie. Il fut l'un des rares rescapés arméniens de son village lors du génocide de 1915 et des années qui ont suivi. En 1925, il parvint à fuir son pays pour la France. Hanté par les souvenirs, il relate, dans ce document, les atrocités vécues par son village, sa famille et lui-même
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Livre numéro 1280
Missak KHRALIAN --- Cliquer pour agrandir Les faucilles sanglantes : paroles d'un rescapé du génocide arménien
Titre : Les faucilles sanglantes : paroles d'un rescapé du génocide arménien / auteur(s) : Missak KHRALIAN - coauteur Thierrey Karibian, petit-fils de Missak Khralian ; traduit de l'arménien par Arthur Bénneian
Editeur : cheminements
Année : 2007
Imprimeur/Fabricant : 53-Bonchamp-lès-Laval : Impr. Barnéoud
Description : 1 vol. (242 p.) : ill., couv. ill. en coul. ; 24 cm
Collection : Une mémoire
Notes : Glossaire
Autres auteurs : Raymond Haroutiun KEVORKIAN [préfacier] -
Sujets : Génocide arménien (1915-1916 ) -- Récits personnels
ISBN : 9782844785558
Bibliothèques : Consultable à la Bibliothèque de la Cathédrale apostolique arménienne, Paris
Catalogué à la Bibliothèque Nationale de France
Prix : 20,00 euros
Achat possible sur : Amazon

Commentaire :

Missak Khralian est né au début du vingtième siècle à Til, en Arménie, dans une région située aujourd'hui en Turquie, proche de la ville actuelle de Palu.
Il fut un des rares rescapés arméniens de son village lors des événements sanglants qui ont marqué à jamais son peuple, le génocide de 1915 et des années qui ont suivi. En 1925, il parvint à trouver un moyen de transport pour quitter sa terre patrie. Il vint en France, à Marseille. Hanté par ses souvenirs, éprouvant la nécessité de transmettre au monde les atrocités vécues par son village, sa famille et lui-même, il rassembla ses souvenirs et écrivit ce document en 1933.

Ce texte original parut en Bulgarie à la fin des années mille neuf cent trente, dans un recueil écrit en achkharapar, arménien populaire. Puis ce document de mémoire sombra dans l'oubli. Sa famille a voulu que ces souvenirs soient perpétués, traduits et publiés, respectant en cela les volontés de leur père et grand-père espérant que ce livre devienne une modeste contribution à la mémoire de toutes les victimes anonymes qui sont tombées sur la route d'un idéal afin de nous transmettre le droit à la vie.


Autre commentaire, interview du petit-fils de Missak Khralian, et coauteur de l'ouvrage

Nouvelles d’Arménie Magazine : Comment est née l'idée de votre livre « Les faucilles sanglantes » ?
Thierry Karibian : Quand j'étais enfant, il y avait chez mes parents un manuscrit que j'ai toujours connu. C'était une relique, c'était le livre que mon grand père avait écrit. C'était sa Mémoire. Ce livre faisait presque partie des meubles. Un jour, j'ai demandé à mes parents ce qu'il y avait dans ce livre, dans cette mémoire là. Parce qu'un jour, on a tous envie de savoir. Mon grand-père Missak ne parlait jamais de son livre ou seulement par bribes. Mais j'ai compris pourquoi en le lisant. On reste muet devant ces horreurs. J'ai toujours connu mon grand-père vivant avec une boule au fond de lui. Cette boule, il n'avait pas pu la faire sortir par la parole. Donc, il l'avait écrite. Dans les années 30, son texte original fut publié en Bulgarie, dans les bibliothèques européennes et au Canada. Puis il sombra dans l'oubli...
Les faucilles sanglantes, c'est l'histoire d'un petit enfant, âgé d'une dizaine d'année, qui vivait dans une région qui allait être le théâtre de la barbarie turque. Cet enfant était encore incapable de comprendre la situation politique du moment. Ce livre est atypique. Il n'y a pas d'écrits véhéments, rien n'est exagéré, déformé par une fureur inconsolable.
C'est simplement la vie de mon grand-père, telle qu'elle était, réelle, vécue. C'est authentique. Ce livre, c'est le livre de tous les Arméniens. Mon grand-père a eu la chance de pouvoir rester en vie. A la mémoire de tous ceux qui sont morts, il a écrit ce livre.
NAM : Au départ, le manuscrit de votre grand-père était écrit en arménien. Quand et pourquoi avez-vous pris la décision de le faire traduire ?
T. K. : L'imprécision des réponses que me donnaient mes parents qui ne parlaient pas arménien-lorsque je leur demandais ce qui était écrit dans le livre m'a poussé en 2003 à faire traduire le manuscrit. Je voulais absolument savoir ce qui était écrit dans ce livre. C'est à cette période que mon grand-père s'est éteint. C'est quand j'ai fait traduire ce livre que j'ai appris des choses qui m'ont bouleversé, qui étaient insoutenables. Je ne pensais même pas que ces choses pouvaient exister. Ce livre m'a éclairé sur la vie de tous les Arméniens à cette époque là.
NAM : La traduction de ce livre a semble-t-il été le déclic de l'éveil de votre arménité...
T. K. : Jusqu'à la lecture du récit de mon grand-père, je n'avais pas vraiment pris conscience de mon arménité. Mes parents ne fréquentaient pas beaucoup le milieu arménien. Je me contentais de ce que j'avais entendu de mes grands-parents. Je savais qu'ils avaient souffert, qu'il y avait eu un génocide. Même si c'était dur, je m'en contentais. Mais, j'étais dans l'erreur. Etre dans cet état d'esprit détaché amène l'oubli... Entre savoir que l'on a souffert et lire la souffrance, la différence est énorme. Le réveil de mon arménité a donc commencé à se faire au moment où j'ai cherché à faire traduire le livre, à savoir ce qu'il y a avait dans ce livre. Je savais qu'il y avait quelque chose qui me bouleverserait. Mais ce fut au-delà de ce que je pensais.
NAM : Pourquoi avoir inscrit votre nom sur le livre en tant qu'auteur ?
T. K. : Missak Khralian est mon grand-père. Je suis son porte-parole, son prolongement. En mourant, il m'a laissé ce flambeau de la mémoire. A moi d'essayer de faire en sorte de le faire connaître aux générations futures. J'espère que mes enfants et mes petits-enfants auront à leur tour ce flambeau. On doit ça aux morts. Le seul moyen de les garder avec nous, c'est de commémorer cette mémoire là.
L'oubli, c'est la mort.
NAM : Vous dites souvent que ce livre et votre ascension du Mont Ararat en 2004 sont liés ?
T. K. : Quand j'ai lu le livre de mon grand-père, je me suis dit : « quelle force il faut avoir pour écrire ce livre ! ». Mon grand-père l'a écrit quelques années après le génocide. Une quinzaine d'années après, il est allé refouillé dans sa mémoire.
Cela m'a donné de l'énergie et j'ai pensé il est de mon devoir maintenant de perpétuer cette mémoire ». le me suis senti investi d'une mission : lutter passionnément contre l'oubli. Rapidement, je me suis dit que le meilleur symbole était d'apporter ces écrits au sommet du mont Ararat. Et pendant des années, j'ai cherché à avoir les autorisations pour y accéder. Et un jour, par miracle, j'ai réussi à les obtenir. Je suis passé à travers les mailles du filet. J'ai réalisé ce rêve là. J'ai emporté cette mémoire collective au sommet du mont Ararat, et l'ai enfouie dans ses neiges éternelles. Cette mémoire repose maintenant en paix, face à l'Arménie...
NAM : Pouvez-vous nous décrire un peu cette ascension ?
T. K. : Je suis alpiniste. C'est ma passion. J'ai déjà fait quelques séjours dans l'Himalaya. Pour gravir l'Ararat, j'ai suivi évidemment un entraînement particulier en faisant quelques randonnées, en grimpant quelques sommets. On ne monte pas à plus de 5 000 mètres comme ça. Il faut faire une acclimatation. L'ascension du mont Ararat est très risquée. Mais je pense que même en rampant, j'y serais allé. J'ai pris cette ascension comme un devoir et le fait d'avoir réussi à réaliser ce devoir a été un rêve : le rêve d'avoir pu réaliser l'objectif que je m'étais fixé.
L’Ararat, c'est le symbole le plus fort, le symbole des Arméniens, de la renaissance de la vie, puisque l'arche de Noé a échoué sur le mont Ararat. J'étais parti 15 jours. Une semaine dans la chaîne du Kachkar, une semaine sur le mont Ararat.
Un jour, j'ai vu qu'il y avait une expédition de Français qui partait. Je me suis joint à eux. Grâce à ce mélange, j'ai pu passer à travers les mailles du filet. Je ne les connaissais pas mais ils ont été sympas. Ils ont compris que j'allais chercher quelque chose de spécial. Je n'étais pas vraiment sociable comme je peux l'être habituellement. J'avais besoin d'être en retrait, d'être en accord avec moi-même.
NAM. : Quel fut le moment le plus marquant de votre ascension?
T. K. : Quand le guide kurde, qui était le seul à avoir compris que j'étais Arménien, m'a demandé expressément de ne jamais dire que j'étais Arménien. Il m'a attendu au sommet et il m'a pris dans ses bras. Et c'est quand il a crié « Arménia » en montrant le nord et qu'il m'a laissé partir seul en direction de l'Arménie que j'ai compris. C'est à ce mot « Arménia », comme un électrochoc, que j'ai compris que j'étais arrivé au sommet de l'Ararat et que je n'y étais pas allé pour rien. J'avais réussi ma mission.
NAM : Pensez-vous avoir contribué à votre manière au combat de la communauté arménienne pour la reconnaissance du génocide ?
T. K. : L'Ararat est une montagne interdite. Qui plus est interdite aux Arméniens. Je suis arrivé au sommet du Mont Ararat. Le fait qu'un Arménien ait pu apporter la mémoire collective au sommet du Mont Ararat est pour moi une contribution énorme dans le combat pour la reconnaissance du génocide.
Aujourd'hui, je suis agréablement surpris de voir que les non-Arméniens sont sensibilisés, et de plus en plus sensibilisés, à la question du génocide. Pour qu'on puisse les sensibiliser, il faut leur apporter quelque chose d'exceptionnel. Qui est de leur montrer notre énergie pour faire vivre notre mémoire. Nos ancêtres s'éteignent peu à peu. On a, nous maintenant, ce devoir-là de préserver leur mémoire. C'est vital.
NAM : Seriez-vous aujourd'hui satisfait d'une reconnaissance du génocide par les Turcs ?
T. K. : Je crois que je ne serai jamais satisfait d'une éventuelle reconnaissance par les Turcs. Car la reconnaissance qu'ils feront ne viendra jamais du cœur. Elle ne sera jamais sincère. Elle se fera soit sous la pression, soit dans un but intéressé, pour entrer dans l'Europe.
Surtout que cette reconnaissance n'amène pas le pardon. Car le pardon, ce n'est pas à nous de le donner, ce n'est pas aux vivants de le donner. Le pardon se fait par la parole et on leur a ôté la parole à tous ces gens-là. Ce n'est pas à nous de nous substituer à eux. Un enfant qui a subi des tortures d'un bourreau, c'est à lui de savoir s'il doit pardonner ou pas. La reconnaissance des Turcs ne nous ramènera pas nos ancêtres. Concernant le négationnisme, je pense que même en amenant la négation, les Turcs ne pourront jamais arriver à leurs fins. Ils n'y arriveront pas. Pour tous les êtres humains qui ont souffert dans le monde, qui ont subi des tortures par des bourreaux, nous, notre mémoire sera plus forte que leur négationnisme. Je ne me fais aucun souci.
NAM : On vous sent aujourd'hui vraiment investi d'une mission...
T. K. : Nos anciens vont disparaître et nous avons une mission très forte. J'aime citer cette phrase d'un philosophe russe, Vladimir Jankélévitch qui dit : « il faut lutter passionnément contre l'oubli. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité. Nous en sommes responsables parce que le passé comme les morts ont besoin de nous. Ils n'existent que dans la mesure où nous les commémorons et surtout dans la mesure où nous les faisons connaître et nous en parlons ». Mon projet, c'est d'essayer d'en parler, de transmettre mon aventure et les raisons qui m'ont poussé à me lancer dans cette aventure. Montrer ce que beaucoup d'Arméniens n'ont pas vu : le sommet du mont Ararat et surtout l'Arménie vue de ce sommet.
Je dois avouer qu'une partie de moi est restée là-haut, face à l'Arménie. Ce que j'ai fait là, je l'ai fait par amour. Mon énergie, je l'ai trouvé par amour. L'Amour de ma famille, de tous les Arméniens que j'ai emmenés avec moi, de tout ce peuple qui a souffert.

Propos recueillis par Fred Azilazian, Nouvelles d’Arménie magazine, numéro 137, Janvier 2008


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