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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Marie-Rose MORO
( n. 19.. )

L'auteur

 
Psychiatre, docteur en sciences humaines.
Maître de conférences universitaires à Paris VIII (en 1994).
Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université Paris 13 où elle dirige le laboratoire de psychiatrie transculturelle, chef de service à l'hôpital Avicenne de Bobigny et directrice de la revue transculturelle "L'autre" (en 2004).
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Livre numéro 503
Marie-Rose MORO --- Cliquer pour agrandir Psychiatrie humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie : face au traumatisme
 
Titre : Psychiatrie humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie : face au traumatisme / auteur(s) : Marie-Rose MORO - publ. sous la dir. de Marie Rose Moro, Serge Lebovici
Editeur : PUF (Presses Universitaires de France)
Année : 1995
Imprimeur/Fabricant : 41-Vendome : Impr. des PUF
Description : VIII-157 p. graph. 22 cm
Collection : Monographies de la psychiatrie de l'enfant
Notes : Notes bibliogr. Index
Autres auteurs :
Sujets : Traumatisme psychique -- Yougoslavie * Traumatisme psychique -- Armenie * Nevroses de guerre * Guerre dans l'ex-Yougoslavie 1991-1996 -- Aspect psychologique * Psychiatrie -- Yougoslavie -- Histoire -
ISBN : 2130471234
Bibliothèques : Catalogué à la Bibliothèque Nationale de France
Prix : 128,00 FRF

Commentaire :

L'intervention des organisations humanitaires évolue depuis quelques années vers une ouverture aux troubles psychologiques et psychiatriques lies à des circonstances particulièrement traumatisantes vécues par les victimes de conflits ou de cataclysmes naturels. Le séisme qui frappa l'Arménie le 7 décembre 1988 fut un banc d'essai pour la psychiatrie humanitaire.

On se souvient que le séisme provoqua près de 100 000 morts. Dominique Martin, médecin et responsable de programmes à Médecins sans Frontières dit d'emblée à quel point approche psychiatrique et action humanitaire sont antagoniques. La difficulté essentielle consiste pour la psychiatrie humanitaire à trouver sa place dans la séquence des actions comme parmi les équipes. En effet, elle ne doit être ni trop rapide car elle interférerait avec le travail des urgentistes, ni trop lente car elle risquerait alors de ne rencontrer que des populations aux états psychiques enkystés. Elle doit également trouver sa place en étant ni trop modeste ni trop sûre d'elle-même pour ne pas provoquer le rejet des équipes du terrain. Il y a donc nécessité pour elle de travailler dans un esprit pluridisciplinaire et de savoir concilier l'urgence qu'implique la réalité du terrain et une réflexion sur les valeurs à l'oeuvre dans l'action humanitaire.

Serge Lebovici, psychanalyste qui parraine ce livre, explique que la psychiatrie humanitaire est au carrefour de l'éthique, de la pratique médicale et de la recherche scientifique. A ses yeux, il s'agit d'abord de créer toutes les conditions pour que ne se reproduisent pas les déséquilibres psychologiques qu'a entraîné chez les survivants le génocide des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pour comprendre les mécanismes du traumatisme, il faut former des équipes qui organisent sur place une action immédiate. C'est à Leninakan que Médecins sans Frontières installa son centre de soins psychiatriques après le tremblement de terre arménien.

Quels furent les objectifs et les modalités de cette expérience qui se prolongera jusqu'en 1999 ? 10% des enfants de la zone sinistrée présentaient des signes traumatiques graves. Il y eut des missions ponctuelles qui se révélèrent rapidement insuffisantes et il fallut donc très vite envisager de travailler à long terme en imaginant des dispositifs susceptibles de toucher en profondeur les enfants. Les spécialistes convoqués sur place constataient à la fois une carence de la formation clinique des psychiatres et des psychologues qui oeuvraient à demeure et une attirance des intervenants arméniens pour la prise en charge occidentale dans des normes qui incluent la psychanalyse. Pour autant, les soignants arméniens ne voulaient pas que la mentalité et la culture de leurs ressortissants soient inconnues des intervenants américains ou français et ils insistaient sur l'importance des représentations sociales et culturelles spécifiques des victimes dont il s'agissait d'apaiser la souffrance. C'est la raison pour laquelle une formule qui combinait action et formation fut retenue, afin que les Arméniens prennent toute leur place dans le processus thérapeutique en collaboration avec les médecins étrangers. Il s'agissait donc, essentiellement, de "construire avec les intervenants locaux des dispositifs rigoureux et métissés où il y ait de la place pour nos manières de faire et pour les potentialités créatrices des populations concernées". Ainsi, les consultations psychiatriques étaient-elles menées par deux personnes, un Français et un Arménien, qui collaboraient étroitement, le Français contribuant à former l'Arménien à ce type d'intervention. L'analyse du bilan clinique fait par le psychologue arménien permet au clinicien Français de définir les modalités de la prise en charge. Progressivement, et en collaboration, les équipes définissent des critères d'admission dans le centre psychiatrique, d'où toute une palette de traitements, depuis la consultation individuelle où l'enfant est suivi en entretiens réguliers avec le clinicien, jusqu'à la psychiatrie de groupe où quatre-cinq adolescents de 14 à 18 ans s'expriment ensemble en présence d'un psychologue. Aucun type de traitement n'est exclu, et les consultations familiales ou les séances de relaxation individuelles sont mêlées à des groupes d'activités thérapeutiques qui rassemblent plusieurs individualités.

Pour évaluer les activités et le fonctionnement de leur antenne psychiatrique, les soignants ont fait l'inventaire des symptômes présentés par la population consultante. Chez les petits en dessous de trois ans, les difficultés de la relation mère-enfant sont fréquentes, mais aussi certains troubles du sommeil, certaines anorexies, certains vomissements. Chez les enfants plus âgés, les troubles du comportement se retrouvent fréquemment autour d'une problématique de deuil, certaines phobies étant particulièrement étonnantes, phobie sociale, peur massive, peur des chiens, peur des Turcs, peur des Russes. Les troubles du sommeil alternent avec des troubles du langage ou des troubles des fonctions sphinctériennes. La plupart de ces symptômes sont apparus dans les semaines après le séisme mais certains, plusieurs mois après, à l'occasion d'un équivalent traumatique tel que la naissance d'un frère ou la mort d'un parent ou une séparation après coup. Après six mois de fonctionnement sur place, les thérapeutes constataient une bonne fréquentation du centre et une bonne efficacité des soins, l'équipe arménienne ayant très vite acquis les qualités nécessaires à cette fameuse psychiatrie humanitaire.

Ce qui semble poser le plus de problèmes, c'est l'articulation entre la dimension éducative et la dimension médicale. Marie Rose Moro qui travaillait donc sur place, s'inquiète d'une propension locale à donner une place trop importante à la dimension éducative par rapport à la dimension clinique. Mais l'un dans l'autre, les suites du tremblement de terre de 1988 furent incontestablement le point de départ d'une nouvelle pratique de la psychiatrie qui fit ses preuves en ex-Yougoslavie après les premières constatations des ravages provoqués par la purification ethnique.

Antoine Spire, Les Nouvelles d'Arménie, numéro 3, Mai 1995


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