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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Valérie TORANIAN
( n. 1962 )

L'auteur

 
Nassance en 1962.

Journaliste, directrice de la rédaction du magazine Elle de 2002 à 2014.
Janvier 2015 : Directrice de La revue des deux Mondes, créée en 1829, « la plus ancienne revue vivante d'Europe, dans laquelle ont écrit toutes les grandes signatures depuis le XIXe siècle. »

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Livre numéro 2094
Valérie TORANIAN --- Cliquer pour agrandir L'étrangère
 
Titre : L'étrangère / auteur(s) : Valérie TORANIAN -
Editeur : Flammarion
Année : 2015
Imprimeur/Fabricant :
Description : 14 x 21 cm, 237 pages, couverture illustrée en couleurs
Collection :
Notes :
Autres auteurs :
Sujets : Génocide arménien -- Récits personnels
ISBN : 9782081363298
Prix : 19,00 euros
Achat possible sur : Amazon

Commentaire :

Dans L'Étrangère, Valérie Toranian retrace le destin de sa grand-mère, confrontée au génocide arménien (dont on commémore les cent ans). Valérie Toranian a recueilli le témoignage de cette «Nani d'Arménie» peu de temps avant sa mort.

Article de René DzagoyanNouvelles d’Arménie Magazine, numéro 218, Mai 2015

Étrangement, le récit commence par un sauvetage. L'auteur, petit enfant, saute d'une marche de wagon et tombe entre le quai et les rails pendant que le train démarre. Sa grand-mère la tire in extremis par le bras avant que le train ne la broie. L'enfant-auteur sauvée par sa grand-mère... comme pour dire, en guise de préambule, que l'histoire n'est au fond que le récit d'une salvation, c'est-à-dire une entreprise visant au salut de son âme. La trame du récit est l'histoire d'Aravni, déportée à seize ans en 1915, à travers ces camps de transit et ces déserts sans fin dont on ne réchappait qu'au prix de la renonciation à soi. Être contraint d'accepter de n'être plus humain le temps de la survie, nul rescapé ria échappé cette règle. À suivre le périple de cette adolescente déjà veuve vient le sentiment de l'avoir soi-même écrit sous la dictée d'un des siens, comme si l'histoire de tous les Arméniens était moulée à la même matrice.

Concilier deux mondes
Mais par-dessus cette trame commune se construit un autre récit, celui d'une contradiction. « Toute mon enfance, je suis coupée en deux par un conflit de loyauté et déchirée par les arbitrages qu'il m'impose. » Deux univers destinés à ne jamais se croiser, mais qui, le massacre d'un peuple aidant, se rencontrent un jour sur un palier autour d'un bouquet d'hortensias : le monde de souffrances enfouies d'Aravni Couyoumdjian, rescapée au teint mat et à l'énorme poitrine taillée pour nourrir une myriade de nourrissons comme autant de démentis au génocide, et l'univers lumineux de Françoise, née Tournon, blonde mince au teint pâle, prof de latin-grec sans poitrine, au regard d'un bleu cristallin, allégorie vivante d'un passé tout en douceur et de lendemains qui chantent. Au milieu, Vram, le fils de la première, l'amoureux de la seconde, coincé entre les keuftés bien gras et la poésie de Pindare. Par son obstination à vouloir concilier ces deux mondes, l'enfant Astrig-Valérie naitra au cœur d'une antinomie.

Un choix impossible
« J'aime ma mère et j'en suis fière. J'adore ma grand-mère mais j'en ai profondément honte. Pas belle, pas présentable, trop grosse, trop bizarre, trop étrangère, trop susceptible, trop paranoïaque, trop tout. » On est dans la métaphore. Pourtant, entre les effluves d'ail et de cumin et les parfums de luxe du chic parisien, entre le patronyme en forme de couilles et celui qui fleure le terroir bourguignon, le choix sera impossible. Les deux univers cohabiteront, rue Dieu à Paris, séparés par un plafond, l'arménien au cinquième étage, le français au quatrième, l'un tourné vers le ciel, l'autre vers la terre. Plafond pas assez étanche cependant pour empêcher le passage de l'Histoire, distillée à coup de gâteaux au beurre, de plaintes refoulées et de souvenirs lestés de non-dits, spécialement calibrés pour insinuer chez l'enfant l'appartenance obligatoire à un passé tabou, jusqu'à ce que, de ce tricotage patient et intentionné de silences entrecoupés de soupirs, sortent une jupe en tricot caramel, aux torsades sophistiquées, dont la grand-mère l'affuble un jour d'entrée en sixième, telle la tunique christique le matin de la mise en croix. «Mes camarades de classe repèrent immédiatement l'objet de la honte... Je vais rester stoïque. Je suis Arménienne, je suis issue de la même souche à malheurs que ma grand-mère et notre style, c'est de souffrir en silence. » Souffrance donc jusqu'à ce qu'arrive la prof de gym, amazone au corps d'albâtre, héroïne de la classe, moderne, émancipée, « Liberté guidant le Peuple façon Delacroix» , qui, au vu de la jupe en tricot, s'extasie : « Tu as de la chance d'avoir une grand-mère qui sait aussi bien tricoter » À travers elle, c'est la France qui parle.

L'acceptation de soi-même
De cette approbation du monde extérieur, naitront les autres, celles qu'on s'accorde, celles du passé et des souvenirs des autres, des 24 avril, des tabous sexuels, des réunions claniques et des rites tribaux, et de bien d'autres choses encore, qui forment l'acceptation de soi-même jusqu'à la fierté. Parlant de Vram, son père: « Orgueilleux, terriblement. Comme sa mère. Comme de près ou de loin tous ceux que j'ai croisés dans ma vie et qui avaient une goutte de sang arménien, moi la première. » On est loin de la honte initiale. Valérie Toranian, la militante, la battante, la conquérante, ancienne directrice de Elle, est née ce jour-là, sous une jupe en tricot caramel aux motifs torsadés. L'autre est dans le livre.

René Dzagoyan, Nouvelles d’Arménie Magazine, numéro 218, Mai 2015


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