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Association Culturelle Arménienne de Marne-la-Vallée (France)

Nicolas SARAFIAN
( 1902 - 1972 )

L'auteur

 
Sarafian semble avoir mené une vie sans histoire. Les événements extérieurs y sont peu nombreux, mais leur répercussion, dans sa vie spirituelle, est intense. Dans son autobiographie, rédigée à la troisième personne, en 1939, il insiste sur des faits ayant marqué son enfance et son adolescence, qui peuvent paraître anodins, mais qui déterminent en fait ses mythes personnels et façonnent sa vision poétique (alors qu'il a deux ou trois ans, par exemple, ses parents le ramènent presque mort d'une promenade, au cours de laquelle, pensent-ils, une tzigane lui a jeté un mauvais sort).

Il naît en 1902, entre Constantinople et Varna, à bord d'un bateau qui emmenait sa famille en Bulgarie, où ses parents, originaires d'Akn, s'étaient réfugiés en 1896. "Le matin même de sa naissance,-écrit-il, il a entendu le carillon des cloches de Pâques, en s'approchant de la côte". Il vit jusqu'en 1914 dans un grand domaine, où son père, boulanger de son état, élevait des chevaux. Il fait ses études primaires dans les écoles arméniennes de Varna.

À l’âge de 12 ans, il passe en Roumanie, avec son frère aîné, puis en Russie. En 1917, il rentre seul chez lui. Le voyage dure trois mois. Dans le bouleversement général que la Révolution Russe a créé, Sarafian fait l'expérience de la faim et de la prison, il voit les ravages de la guerre et de la mort.

De retour chez lui, il fréquente le Collège Saint Michel des frères, puis en 1919, il passe à Constantinople, où il s'inscrit au Collège Central. Il y a pour professeurs Hagop Ochagan et Vahan Tékéyan. Il ne termine pas la dernière année du Collège, retourne en Bulgarie et en Roumanie et vers la fin de 1923, s'installe à Paris, où il exerce le métier de linotypiste.

Sarafian s'intéresse à la vie littéraire française et arménienne et se laisse influencer par la magie du monde moderne. Il s'exprime en vers et en prose, mais son itinéraire est surtout jalonné par ses œuvres poétiques.

Il meurt en 1972, après avoir réalisé une œuvre variée et abondante.

Sa production littéraire comprend des œuvres romanesques, des essais, des œuvres poétiques.

Ses romans et ses nouvelles : "Loin de l'Ancrage", "Manoug Tevinian", "La Princesse", "Ghougas le Persiflé" sont générallement parus dans la presse littéraire.
Ses essais aussi sont publiés dans les périodiques.
Il n'en va pas de même de ses œuvres poétiques, rassemblées pour la plupart dans des plaquettes parues entre 1928 et 1970.
Il faut citer à part une prose poétique, "Le Bois de Vincennes", parue dans la revue "Nayiri", en 1947, et dont la deuxième partie reste inédite.

Seraient-ce simplement des raisons financières qui ont empêché Nigoghos Sarafian de publier en volumes ses romans, ses nouvelles et ses essais ? , ou d'autres motivations, plus profondes l'ont poussé à jalonner son itinéraire littéraire de ses œuvres poétiques seulement ? Les questions matérielles ont sûrement eû leur rôle à jouer, mais il faut probablement voir aussi dans ce fait l'importance particulière que Sarafian accordait à sa poésie au détriment de sa prose.
Le cheminement poétique de Safarian commence avec "La Conquête d'un Espace" (1928) qui est aussi la conquête de l'espace poétique. Il s'y affirme déjà comme un poète novateur qui chante le monde nouveau et définit son projet poétique. Suit "Quatorze" (1933), poème en 14 parties, ayant pour point de départ pour sa quête initiatrice, le 14 juillet. Dans "Le sang", il exprime la dualité dialectique de l'Arménien, homme au sang ancien, habitant un monde nouveau. Puis, c'est "Marée Basse et Marée Haute" (1939) dont l'ossature est formée de poèmes qui relatent un voyage en automobile vers la mer. Sarafian y analyse la condition diasporique de l'Arménien s'ouvrant au monde nouveau et l'assumant. "La Citadelle" (1946) marque l'étape suivante de l'itinéraire. C'est l'œuvre poétique la plus volumineuse de Sarafian, plus de 270 pages à grand format, qui rassemble les poèmes de sa maturité, mais fouille aussi une veine nouvelle : Sarafian y réalise une version personnelle de l'épopée nationale arménienne et donne une expression poétique à ses mythes individuels d'homme et de poète. L'itinéraire aboutit avec "Méditerranée" (1970), somme d'expériences verbales, mais aussi, définition du lieu poétique et de la sagesse personnelle que le “voyageur” a conquis.

Extrait de "Oeuvres vives de la littérature arménienne" de Krikor Chahinian ( cf. bibliographie ACAM ), avec l’autorisation de l’auteur.

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Livre numéro 579
Nicolas SARAFIAN --- Cliquer pour agrandir Le Bois de Vincennes
Titre : Le Bois de Vincennes / auteur(s) : Nicolas SARAFIAN - trad. de l'armenien par Anahide Drezian ; presentation de Marc Nichanian
Editeur : Parenthèses
Année : 1993
Imprimeur/Fabricant : 58-Clamecy : Impr. Laballery
Description : 92 p. 24 cm
Collection : Collection Armenies ISSN = 0248-5877
Notes :
Autres auteurs : Marc NICHANIAN [préfacier] -
Sujets :
ISBN : 2863640739
Bibliothèques : Consultable à la Bibliothèque de la Cathédrale apostolique arménienne, Paris
Catalogué à la Bibliothèque Nationale de France
Prix : 11,00 euros
Achat possible sur : Amazon

Commentaire :

Un nouveau Bois de Vincennes, par Antoine Spire
Quand vous aurez lu le livre de Nicolas Sarafian, le Bois de Vincennes, vous ne pourrez plus jamais vous promener innocemment dans ce qui constitue l'un des deux poumons forestiers de la capitale. Ce Bois de Vincennes-là s'étend de la Marne au Don et même plus bas, couvrant aussi une grande partie de la mer Noire. Il atteint parfois le ciel et passe par delà les nostalgies et les souvenirs d'un écrivain arménien dont le talent poétique est considérable. En quelques pages de préface, Marc Nichanian nous rappelle l'histoire de Sarafian qui perdit ses parents au cours de génocides entre 1915 et 1917 et fut jeté avec son frère sur les routes de la Bessarabie, de la Crimée avant de rejoindre Istanbul à travers les champs de bataille de la Russie en guerre. Exilé à Paris à 20 ans, Sarafian deviendra ouvrier typographe en gardant, autour de la revue "Menk" avant la guerre, puis au quotidien "Haratch", une activité littéraire qui servira de substrat à une oeuvre poétique de premier plan si l'on en juge déjà par ce petit livre dense et fort.

Avec Sarafian, le Bois de Vincennes prend soudain la grandeur d'une montagne dans les nuées. Un Ararat qui le regarde. A travers les nuages qui s'enfuient, déchiquetés, le poète découvre le sens de ses agitations d'enfant ivre de la mer. Le bruissement des arbres est comme un murmure de terreur et devient tout à coup un champ de crimes, un monde englouti où le soleil rayonne rouge : "De temps en temps, une charrette pleine de branches s'éloigne lentement comme celle qui, remplie de cadavres nus et mouillés et les yeux ouverts, remontait de la gare de Rostov un jour de bataille." C'est là qu'il a vu le progrès se diriger vers la trahison perfide, à recuIons et à pas lents. Diabolique. Les arbres dans l'orage qui le surprend deviennent le peuple arménien qu'on a massacré et qu'on exile. Régulièrement, l'oreille se tend à l'angoisse qui flotte. Sarafian a même aperçu des blindés qui venaient du fond du bois en abattant, en écrasant, en déchirant les arbres comme si ceux de la libération de Paris ne faisaient que renvoyer aux affres du génocide de 1915.
Pourtant, il y a aussi l'intimité des arbres, l'émotion vague de l'espérance et cet instant béni de béatitude entre le sommeil et le réveil. "Comme le ciel, on dirait que tout mon corps se découvre, devient transparent aux choses et aux êtres." Et un espace infini et voluptueux de s'ouvrir un instant. La lumière sous ses paupières mi-closes prend la couleur des fleurs d'amandiers et le Bois de Vincennes le transporte alors jusqu'à l'extrême extase. Ce moment magique qui clôt le livre reste en suspens tant le doute a pénétré la conscience du lecteur. Le doute, l'oeil de notre sagesse, est un étrange soleil noir. C'est le trouble psychique à l'intérieur duquel se réalise la purification et la cristallisation de l'être. Il force la personne lorsque par lui toutes les apparences deviennent transparentes, et Sarafian de bannir la confiance, "mot particulier aux âmes fatiguées". L'exilé apprend donc à douter de tout. Il a nourri des doutes envers les leçons apprises, se demander si le train en partance allait démarrer, s'il avait bien fermé sa porte à clé, si le métro qui se dirigeait vers la Porte Maillot n'allait pas le conduire Porte de Champerret et si les parois du tunnel n'allaient pas se rejoindre en emprisonnant le train aux tréfonds de la terre. Et nous lecteurs de douter du fidèle espoir qu'il reste vivant à la fin du livre comme si l'arc en ciel aperçu après l'orage n'était qu'une vision des sept péchés capitaux et non la fleur immense d'un disque de coloris cristallins. Tous les bonheurs sont des malheurs déguisés, nous glisse-t-il et "le pont du sceptique", emprunté après une tournée au champ de courses et quelques pas en face d'une petite cascade turbulente et superbe, devient une arche sombre qui ne débouche sur rien. Tout ce pessimisme a pour source la prétendue faute de celui qui est né en diaspora entre le déclin de la religion et l'aube de la science. Né au sein de plusieurs langues dont aucune n'apparaît comme la sienne, nous dit-il, Sarafian souffre de l'exil et serait si heureux "d'être avec les pauvres de sa ville natale, de revoir un instant les instituteurs simplets, les prêtres, les acteurs, les révolutionnaires".

Parce qu'il se souvient toujours de l'oiseau qui battait les roches de ses ailes géantes et s'élevait parfois jusqu'où l'air se raréfie. Et revoilà l'Ararat planté désormais au coeur du Bois de Vincennes ! Un grand livre.

Les nouvelles d'Arménie - numéro 3 - septembre 1993


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